Série d’exercices d’écriture – Épisode 7
Quand les limites libèrent la créativité
Peut-on écrire un roman entier sans utiliser la lettre « e » ? Georges Perec l’a fait avec La Disparition (1969), un tour de force de 300 pages qui fascine encore aujourd’hui. Cette prouesse illustre parfaitement le paradoxe de l’écriture à contraintes : plus les règles sont strictes, plus l’imagination se libère pour les contourner.
Raymond Queneau, cofondateur de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), l’exprimait ainsi :
La contrainte est libératrice. Elle oblige à sortir des chemins battus.
L’écriture à contraintes n’est pas un simple jeu intellectuel. C’est une méthode scientifique d’exploration du langage, une manière de découvrir des possibilités expressives insoupçonnées.
Découverte !
Comme l’expliquait François Le Lionnais, autre père fondateur de l’Oulipo :
Nous appelons littérature potentielle la recherche de formes et de structures nouvelles qui pourront être utilisées par les écrivains de la manière qui leur plaira.
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Les pionniers de l’écriture contrainte
L’Oulipo et ses fondateurs
Raymond Queneau reste la figure tutélaire du mouvement. Ses Exercices de style (1947) racontent 99 fois la même anecdote banale selon 99 procédés différents : récit officiel, précieux, vulgaire, en alexandrins, en onomatopées… Un manifeste ludique de la multiplicité narrative.
Georges Perec, virtuose absolu, a exploré toutes les formes de contraintes. Outre La Disparition (lipogramme en E), il a écrit Les Revenentes (ne contenant que la voyelle E), La Vie mode d’emploi (suivant la contrainte du cavalier aux échecs), ou encore Je me souviens (333 souvenirs commençant tous par cette formule).
Italo Calvino a rejoint l’Oulipo en 1972 et a théorisé cette approche dans Leçons américaines : « Dans toute forme de création artistique, la contrainte n’est pas un obstacle mais un stimulant. »
Les héritiers contemporains
Hervé Le Tellier, actuel Régent de l’Oulipo, continue d’innover. Son roman L’Anomalie (Prix Goncourt 2020) utilise des contraintes narratives complexes pour explorer les questions d’identité.
Au-delà de l’Oulipo
Twitter et ses 280 caractères ont créé une nouvelle forme de contrainte populaire qui donna naissance à la twittérature.
Typologie des contraintes littéraires

Les contraintes lexicales
- Le lipogramme : suppression d’une ou plusieurs lettres
- L’univocalisme : n’utiliser qu’une seule voyelle
- Le palindrome : texte identique lu dans les deux sens
- L’anacyclique : dernière syllabe devient la première du mot suivant
- Le tautogramme : tous les mots commencent par la même lettre
Les contraintes syntaxiques
- Le snowball : chaque mot contient une lettre de plus que le précédent
- L’alexandrin : respect de la métrique classique en prose
- La contrainte de Queneau : remplacer chaque nom par le 7ème qui le suit dans le dictionnaire
- Le S+7 : remplacer chaque substantif par le 7ème suivant dans le dictionnaire
Les contraintes narratives
- La méthode Propp : suivre exactement les 31 fonctions du conte
- Le cavalier : structurer le récit selon le déplacement du cavalier aux échecs
- La contrainte de Roubaud : intégrer obligatoirement certains éléments dans chaque chapitre
- L’écriture sous contrainte temporelle : écrire exactement en temps réel
Les contraintes formelles (ou poétiques)
- Le sonnet : 14 vers, rimes codifiées
- Le haïku : 3 vers de 5-7-5 syllabes
- La sextine : 6 strophes de 6 vers + 1 tercet, rotation des mots-rimes
- Le pantoum : forme malaise où les vers se répètent selon un schéma précis
Méthode d’entraînement progressif

Niveau débutant : contraintes simples (15-20 minutes)
Exercice 1 : Le tautogramme
Écrivez un paragraphe de 50-100 mots où tous les mots commencent par la même lettre.
Exemple avec la lettre P : « Pierre préparait paisiblement ses provisions. Pommes, poires, pain, pâtes s’accumulaient. Peut-être partait-il pour plusieurs semaines ? Personne ne pouvait prédire. Prudemment, il prenait ses précautions. »
Exercice 2 : La nouvelle en 55 mots
Racontez une histoire complète (avec début, milieu, fin) en exactement 55 mots.
Exercice 3 : L’abécédaire narratif
Écrivez un récit où la première lettre de chaque phrase suit l’ordre alphabétique.
Niveau intermédiaire : contraintes combinées (30-40 minutes)
Exercice 4 : Le lipogramme narratif
Rédigez un récit de 200-300 mots sans utiliser la lettre « a » (ou une autre voyelle de votre choix).
Exercice 5 : Le dialogue contraint
Créez un dialogue où :
- Le premier personnage ne peut utiliser que des phrases interrogatives
- Le second ne peut utiliser que des phrases exclamatives
- Le troisième ne peut utiliser que des phrases affirmatives courtes (maximum 5 mots)
Exercice 6 : La description géométrique
Décrivez un paysage ou un personnage en utilisant uniquement des termes géométriques et mathématiques.
Niveau avancé : contraintes complexes (45-60 minutes)
Exercice 7 : Le double lipogramme
Écrivez deux versions de la même scène :
- Version A sans utiliser les voyelles A et E
- Version B sans utiliser les voyelles I et O
Exercice 8 : La contrainte temporelle inversée
Racontez une histoire où le temps grammatical suit le mouvement inverse de la chronologie :
- Futur pour le passé lointain
- Présent pour le futur
- Passé pour le présent de l’action
Exercice principal : La boîte à contraintes

Boîte A : Contraintes lexicales
- Lipogramme en E
- Tous les dialogues en tautogramme (même lettre initiale)
- Chaque paragraphe contient exactement 7 adjectifs
- Aucun mot de plus de 8 lettres
- Intégrer obligatoirement 10 mots commençant par « pr-«
- Utiliser uniquement des mots de 1 ou 2 syllabes
Boîte B : Contraintes structurelles
- Chaque phrase contient exactement 12 mots
- Le récit suit la structure du sonnet (14 paragraphes)
- Alternance obligatoire phrase courte/phrase longue
- Chaque paragraphe diminue d’une phrase (dégressif)
- Structure palindrome : le milieu reflète le début et la fin
- Progression mathématique : 1 phrase, puis 2, puis 3, etc.
Boîte C : Contraintes thématiques
- Chaque paragraphe évoque une couleur différente
- Intégrer les 5 sens au moins une fois chacun
- Mentionner obligatoirement un animal, un végétal, un minéral
- Chaque personnage représente une émotion différente
- Le récit se déroule entièrement dans un lieu clos
- Tous les personnages ont des métiers commençant par la même lettre
Mode d’emploi
- Tirage au sort : Prenez une contrainte de chaque boîte (ou utilisez un dé)
- Planification (10 min) : Notez comment vous allez concilier les trois contraintes
- Rédaction (40 min) : Écrivez votre nouvelle en respectant toutes les règles
- Vérification (10 min) : Comptez, vérifiez, ajustez
Exemple de combinaison
- Boîte A : Aucun mot de plus de 8 lettres
- Boîte B : Structure palindrome
- Boîte C : Chaque paragraphe évoque une couleur
Techniques pour surmonter les blocages

Accepter l’imperfection initiale
La première version sera nécessairement imparfaite. L’objectif est d’abord de respecter la contrainte, l’élégance viendra ensuite.
Utiliser les outils d’aide
- Dictionnaires de rimes
- Compteurs de caractères/mots
- Dictionnaires de synonymes
- Générateurs aléatoires
Transformer les obstacles en opportunités
Chaque difficulté imposée par la contrainte peut devenir un effet de style original.
Pratiquer le brainstorming contraint
Listez d’abord tous les mots/expressions possibles dans votre contrainte avant de commencer à rédiger.
Variantes et développements
La contrainte évolutive
Commencez avec une contrainte simple, ajoutez-en une nouvelle toutes les 100 mots.
La contrainte collaborative
Chaque participant ajoute une phrase en respectant toutes les contraintes établies par les précédents.
La contrainte temporelle
Imposez-vous une durée précise : écrire exactement pendant 17 minutes, ni plus, ni moins.
La contrainte matérielle
Écrivez uniquement sur des surfaces insolites : tickets de métro, serviettes de restaurant, miroirs embués…
Les effets pédagogiques des contraintes
Développement de la créativité
Les contraintes forcent à explorer des solutions inattendues, développant l’agilité mentale et l’inventivité.
Maîtrise technique du langage
Elles obligent à une connaissance fine du vocabulaire, de la grammaire, de la prosodie.
Dépassement du syndrome de la page blanche
Une contrainte précise donne un cadre rassurant qui facilite le démarrage.
Découverte de son style
En sortant de sa zone de confort, l’écrivain découvre de nouvelles facettes de sa voix.
Les contraintes dans d’autres arts
Musique
Bach et ses contraintes contrapuntiques, John Cage et ses compositions aléatoires, Steve Reich et ses processus répétitifs.
Peinture
Mondrian et sa limitation aux lignes droites et couleurs primaires, Rothko et ses variations sur le rectangle coloré.
Cinéma
Dogme 95 et ses 10 commandements (Lars von Trier), les films en temps réel comme Russian Ark (plan-séquence de 90 minutes).
Architecture
Le Corbusier et ses 5 points de l’architecture moderne, l’architecture bioclimatique et ses contraintes environnementales.
Ressources pour approfondir
Lectures essentielles
- Exercices de style de Raymond Queneau : le manuel de base ;
- La Disparition de Georges Perec : le chef-d’œuvre lipogrammatique ;
- Atlas de littérature potentielle (collectif Oulipo) : encyclopédie des contraintes.
Outils numériques
- Applications de comptage et vérification (disponible sur Word gratuitement).
Conseils pour créer ses propres contraintes
Partir de ses difficultés
Transformez vos faiblesses d’écriture en contraintes stimulantes.
S’inspirer d’autres domaines
Musique, mathématiques, sports : chaque discipline peut suggérer de nouvelles règles.
Tester et ajuster
Une bonne contrainte doit être ni trop facile ni impossible. Testez sur de courts textes d’abord.
Documenter le processus
Notez vos découvertes, vos trouvailles, vos échecs : ils enrichiront vos futures explorations. Ce sera une ressource précieuse pour votre futur éditeur !
L’art de la liberté surveillée
Comme l’écrivait Boileau dans son Art poétique : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. ». Les contraintes nous obligent à concevoir autrement, et donc à nous exprimer différemment. Elles révèlent la plasticité infinie du langage et notre capacité d’adaptation créative.
Plus qu’un simple exercice technique, l’écriture à contraintes est une philosophie : celle qui transforme chaque limite en tremplin vers de nouvelles possibilités expressives.
Jacques Roubaud résumait parfaitement cet esprit :
Une contrainte ne contraint que si elle est difficile. Une contrainte trop facile est inutile. Une contrainte impossible décourage. Il faut trouver la contrainte qui stimule.
Au programme la semaine prochaine ?
La semaine prochaine, nous explorerons une autre facette passionnante de l’écriture créative : l’art du dialogue et de la construction des voix. Nous découvrirons comment donner une personnalité unique à chaque personnage par sa manière de parler, comment créer des sous-textes riches et comment faire vivre la parole sur la page.
Avez-vous tenté l’exercice de la Boîte à contraintes ? Quelles combinaisons avez-vous tirées ? Comment avez-vous résolu les difficultés rencontrées ? Partagez vos expériences et vos créations : l’écriture contrainte est avant tout un jeu collectif où chaque trouvaille enrichit la communauté !
