Où trouver une maison d’édition spécialisée dans les supports pour dyslexiques en France ? Comment trouver des livres adaptés pour les troubles dys ? Aujourd’hui, la rédac’ interroge Philippe de 10/DYS éditions !
Philippe a créé 10/DYS, un label d’édition pas comme les autres. Il fait partie d’Interactiv’Librio.
10/DYS, c’est quoi ? Ce sont des livres adaptés. Des livres pensés pour les personnes dyslexiques. Des livres où lire devient plus facile.
Rencontre !
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a amené à créer une maison d’édition spécialisée dans les troubles dys ?
J’ai 55 ans et je suis moi-même dyslexique. Paradoxalement, la lecture a toujours été mon refuge bien que chaque page me coûtait un effort que personne ne soupçonnait. Ma scolarité a été compliquée, pas parce que je manquais de curiosité ou d’intelligence, mais parce que les supports n’étaient pas faits pour des cerveaux comme le mien.
Des années plus tard, en devenant père, j’ai réalisé que le celà n’avait quasiment pas bougé. Les livres adaptés existent pour les tout-petits qui apprennent à lire, mais dès qu’on passe au collège, c’est le désert.
Les ados dyslexiques se retrouvent face à un choix absurde : lire des livres « pour petits » qui les infantilisent, ou se décourager face à des romans classiques qui les épuisent.
J’ai créé 10/DYS, le label d’édition adaptée d’Interactiv’Librio , pour combler ce vide. L’idée est simple : proposer de vraies histoires, avec de vrais enjeux narratifs, dans un format qui respecte le fonctionnement cognitif des lecteurs dys et TDAH, sans jamais sacrifier le plaisir de lire.
Quelle est votre vision de l’édition accessible ?
Pour moi, un livre accessible n’est pas un livre « au rabais ». C’est un livre qui a été pensé pour que le lecteur puisse se concentrer sur l’histoire plutôt que sur le déchiffrage. L’adaptation doit être quasiment invisible : quand un ado ouvre un de nos livres, il ne doit pas se dire « c’est un livre pour dys », il doit se dire « c’est un bon livre ».
Concrètement, cela passe par un travail typographique rigoureux, police adaptée, interlignage, espacement des lettres, mais aussi par un vrai travail éditorial sur le texte : glossaires discrets en bas de page pour le vocabulaire complexe, fiches personnages, chapitres courts.
Tout cela est fondé sur la recherche scientifique, il est prouvé que l’espacement des lettres qui améliore la vitesse de lecture de 20 % chez les enfants dys.
Ma conviction, c’est que l’accessibilité profite à tout le monde. Un livre bien conçu pour un lecteur dyslexique sera aussi plus agréable pour un lecteur TDAH, un apprenant FLE, ou simplement un ado qui n’aime pas trop lire.
Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ?

Chez 10/DYS, on adapte des œuvres existantes plutôt que de commander des textes « calibrés dys ». J’écris moi-même des livres d’histoire pour les petits de 6-9 ans et des romans courts pour ados.
Mais aujourd’hui, je souhaite élargir notre catalogue à tous les univers que je n’explore pas en tant qu’auteur.
C’est pourquoi je cherche des auteurs et des autrices qui ont déjà écrit de bons romans pour la jeunesse, et je leur propose de confier leur œuvre pour qu’on la rende accessible à un public qui n’y aurait jamais eu accès autrement.
Je ne veux pas que les lecteurs dys lisent des histoires « spéciales pour eux ». Je veux qu’ils lisent les mêmes histoires que tout le monde, dans un format qui leur convient. On ne simplifie pas le fond, on adapte la forme.
Nous travaillons sur trois tranches d’âge : les 6-10, 10-14 et 14+, avec la syllabation en couleur pour les plus petits, et des romans plus longs où l’adaptation est plus discrète pour les plus grand.
Chaque tranche a son propre niveau d’adaptation, parce qu’un enfant de 8 ans et un ado de 13 ans n’ont pas les mêmes besoins.
Comment travaillez-vous avec vos auteurs et vos équipes pour garantir que chaque livre réponde aux besoins spécifiques des lecteurs dys ?
Le processus commence par une lecture approfondie du manuscrit. J’établis une liste de vocabulaire difficile avec des définitions courtes et accessibles, qui deviendra le glossaire en bas de page.
Ensuite, je retravaille la mise en page selon des critères très précis : police, taille, interligne, espacement des lettres, alignement du texte, couleur de fond de page. Pour les plus petits, on ajoute la syllabation en couleur et le grisage des lettres muettes.
Quels sont les principaux défis que vous rencontrez dans ce secteur éditorial encore méconnu ?
Le premier défi, c’est la visibilité. Beaucoup de parents, d’enseignants et même d’orthophonistes ne savent pas que des livres adaptés pour les ados existent. L’offre est concentrée sur le primaire. Quand un enfant entre en 6ème, on considère souvent — à tort — qu’il devrait « s’en sortir » avec des livres classiques. La réalité, c’est que la dyslexie ne disparaît pas avec l’âge, et que c’est justement à l’adolescence qu’on perd le plus de lecteurs.
Le deuxième défi est économique. Adapter un livre coûte plus cher qu’une édition classique — le travail éditorial est plus long, l’impression en couleur coûte davantage, et le marché est plus étroit. Il faut trouver le modèle qui permet de rester accessible en prix tout en couvrant ces coûts supplémentaires.
Le troisième défi est de convaincre les auteurs. Certains hésitent à confier leur œuvre à un petit éditeur spécialisé, ou craignent que l’adaptation dénature leur écriture. Mon rôle est de les rassurer : on ne réécrit pas leur livre, on lui ouvre une porte vers un public qui en a vraiment besoin.
Quels sont vos projets à venir ?
Nous venons de signer trois romans illustrés destinés aux 8-12 ans, que nous sommes en train d’adapter.
En parallèle, nous avons un roman de science-fiction destiné aux 10-14 ans, qui intègre des mini-jeux interactifs accessibles via des QR codes. L’idée est de proposer une expérience de lecture augmentée, particulièrement adaptée aux lecteurs TDAH qui ont besoin de variété et de stimulation pour rester engagés dans un récit.
Plus globalement, mon ambition est de constituer un catalogue suffisamment riche pour qu’un parent d’enfant ou d’ado dyslexique puisse choisir un livre qui lui plaît, et qui plaira a son enfant.
Quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier, et pourquoi ?

Honnêtement, je suis encore au début de cette aventure, donc je dirais que ma plus grande fierté, c’est d’avoir osé me lancer. En tant que dyslexique moi-même, créer une maison d’édition — un métier entièrement centré sur l’écrit — n’était pas le choix le plus évident. Mais c’est peut-être justement parce que je connais la difficulté de l’intérieur que je suis le mieux placé pour concevoir des livres qui la prennent en compte.
Et chaque fois qu’un jeune lecteur ou un parent me dit que nos livres ont permis à un enfant de (re)trouver le plaisir de lire, ça justifie tout le travail.
Avez-vous des nouveautés ou des ambitions particulières pour votre maison d’édition ?
Nous venons de signer 3 nouveaux auteurs pour un total de 9 livres à paraitre.
Le travail ne manque pas. Mais je reste en recherche permanente d’autrices et d’auteurs. Si l’un de vos lecteur écrit pour la jeunesse. Qu’il n’hésite pas à me contacter par mail à interactivlibrio@gmail.com.
Je tiens à remercier la petite rédac’ de mettre un peu de lumière sur notre travail.
Conclusion de l’entrevue
Quelles maisons d’édition choisissent des écritures spéciales pour les lecteurs Dys ? Grâce à 10/DYS, de nombreux lecteurs poussent enfin une porte qu’ils croyaient fermée pour eux.
Merci à Philippe pour ce beau projet. Son travail rend l’accès à la culture plus inclusif.
À bientôt sur le blog.
