Bien avant que les mots « Je t’aime » ne soient prononcés dans la plupart des langues modernes, une voix féminine exprimait déjà la passion amoureuse dans l’ancienne Mésopotamie. Le Chant d’amour pour Shu-Sin, gravé sur une tablette d’argile il y a environ 4 000 ans, détient le titre fascinant de plus ancien poème d’amour connu de l’humanité.
Découvert par hasard dans un tiroir de musée et traduit seulement en 1951, ce texte bouleverse notre compréhension de l’histoire littéraire mondiale. Cette œuvre remarquable, composée vers 2000 avant notre ère pour le roi Shu-Sin d’Ur, nous révèle que l’expression de l’amour romantique transcende les millénaires.
Plongeons dans l’histoire de ce trésor littéraire qui a précédé de près de 2 000 ans le Cantique des cantiques biblique.
Le Chant d’amour pour Shu-Sin : Texte traduit
Époux, cher à mon cœur,
grande est ta beauté, douce comme le miel,
Lion, cher à mon cœur,
grande est ta beauté, douce comme le miel.
Tu m’as captivée, laisse-moi demeurer tremblante devant toi;
Époux, je voudrais être conduite par toi dans la chambre.
Tu m’as captivée, laisse-moi demeurer tremblante devant toi:
Lion, je voudrais être conduite par toi dans la chambre.
Époux, laisse-moi te caresser:
ma caresse amoureuse est plus suave que le miel.
Dans la chambre, remplie de miel,
laisse-nous jouir de ton éclatante beauté
Lion, laisse-moi te caresser:
ma caresse est plus suave que le miel.
Époux, tu as pris avec moi ton plaisir:
dis-le à ma mère, et elle t’offrira des friandises;
à mon père, et il te comblera de cadeaux.
Ton âme, je sais comment égayer ton âme:
Époux, dors dans notre maison jusqu’à l’aube.
Ton cœur, je sais comment réjouir ton cœur:
Lion, dormons dans notre maison jusqu’à l’aube.
Toi, puisque tu m’aimes,
donne-moi, je t’en prie, tes caresses.
Mon seigneur dieu, mon seigneur protecteur,
Mon Shu-Sin qui réjouit le cœur d’Enlil,
Donne-moi, je t’en prie, tes caresses.
Ta place douce comme le miel,
je t’en prie pose ta main sur elle,
pose ta main sur elle,
referme en coupe ta main sur elle comme un manteau Gishban.
Ceci est un poème-balbale d’Inanna.
Traduction d’Éric Dussert, tirée de Cachées par la forêt, Éditions de La Table Ronde, Paris, 2018.
5 faits fascinants sur le plus ancien poème d’amour
1. Une découverte fortuite dans un tiroir de musée
Le célèbre sumérologue Samuel Noah Kramer découvrit cette tablette cunéiforme en 1951 au musée d’Istanbul, alors qu’elle était rangée dans un tiroir depuis sa découverte au XIXe siècle. Attiré par son excellent état de conservation, Kramer réalisa qu’il tenait entre ses mains l’un des plus anciens témoignages écrits de l’amour romantique, vieux de près de 4 000 ans.
2. Un rituel sacré de fertilité, pas un simple poème romantique
Contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, ce poème n’était pas destiné à une simple lecture intime. Il faisait partie intégrante du « mariage sacré », une cérémonie annuelle célébrée lors du Nouvel An mésopotamien. Durant ce rituel, le roi s’unissait symboliquement à la déesse Inanna pour garantir la fertilité des terres et la prospérité du royaume pour l’année à venir.
3. Une voix féminine audacieuse et érotique
Le poème est récité du point de vue d’une femme qui s’adresse à son amant avec une franchise remarquable pour l’époque. Cette expression directe du désir féminin, avec ses métaphores sensuelles et ses références explicites à l’intimité physique, témoigne d’une liberté d’expression surprenante dans la Mésopotamie antique.
4. Shu-Sin, un roi puissant de la troisième dynastie d’Ur
Le destinataire de ce poème, Shu-Sin, régna sur la cité d’Ur entre 2037 et 2029 avant notre ère selon la chronologie longue, ou entre 1973 et 1964 avant notre ère selon la chronologie courte. Fils cadet du légendaire roi Shulgi, Shu-Sin est considéré comme l’un des meilleurs souverains de la période Ur III. Il fut également le protagoniste d’autres poèmes érotiques en akkadien, précurseurs du Cantique des cantiques biblique.
5. Une révolution dans notre compréhension de l’histoire biblique
Avant la découverte et la traduction des textes cunéiformes mésopotamiens au XIXe et XXe siècles, le Cantique des cantiques de la Bible était considéré comme le plus ancien poème d’amour existant. Les fouilles archéologiques menées en Mésopotamie pour confirmer les récits bibliques ont paradoxalement révélé que de nombreuses histoires de l’Ancien Testament, y compris le déluge de Noé, s’inspiraient de sources mésopotamiennes antérieures.
Cette découverte a profondément transformé les études bibliques et notre vision de l’histoire mondiale.
Un héritage universel de l’amour ?
Gravée dans l’argile il y a quatre millénaires, cette œuvre témoigne de l’universalité des émotions humaines à travers le temps et l’espace.
Ce poème mésopotamien a non seulement redéfini notre compréhension de l’histoire littéraire, mais il a également bouleversé notre vision du monde antique. En révélant que la Bible s’inspirait de traditions plus anciennes, ces découvertes archéologiques ont ouvert de nouvelles perspectives sur les origines de notre civilisation et sur la transmission des récits fondateurs de l’humanité.
Source complémentaire : Le Plus Ancien Poème d’Amour au Monde de Joshua J. Mark, traduit par Babeth Étiève-Cartwright
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