Dans un monde professionnel de plus en plus digitalisé, une réalité souvent invisible frappe de nombreuses entreprises : l’illectronisme. 15 % de la population adulte en France se trouve en situation d’illectronisme, et ce phénomène touche directement le monde du travail.
Plus de 2 salariés sur 10 éprouvent des difficultés avec les outils numériques, alors que 75 % des emplois exigent aujourd’hui la maîtrise des compétences numériques de base.
L’illectronisme n’est pas une fatalité. C’est un enjeu RH majeur qui, une fois identifié et accompagné, peut se transformer en véritable opportunité pour vos collaborateurs et votre organisation. Cet article vous donne toutes les clés pour repérer les signaux, comprendre les situations concrètes et mettre en place des solutions efficaces, aussi bien pour les professionnels RH que pour les particuliers concernés.
Qu’est-ce que l’illectronisme exactement ?
Contrairement aux idées reçues, l’illectronisme ne concerne pas uniquement les seniors ou les personnes peu qualifiées. Il touche toutes les catégories sociales et tous les âges. Un jeune diplômé peut être très à l’aise sur son smartphone pour les réseaux sociaux, mais incapable d’utiliser efficacement un ordinateur pour créer un tableau Excel ou joindre une pièce à un email.
Par ici pour en savoir plus.
Les jeunes de moins de 18 ans étaient 17 % à être en réelle difficulté pour les démarches administratives en 2019, révélant un « illectronisme de second niveau » où la maîtrise technique ne suffit pas à comprendre les logiques administratives et professionnelles.
Les trois niveaux de fracture numérique
L’illectronisme se manifeste à trois niveaux qui s’entremêlent souvent :
- Le niveau matériel : l’absence d’équipement ou de connexion internet stable. Même si la plupart des personnes possèdent aujourd’hui un smartphone, tous n’ont pas accès à un ordinateur ou à une connexion fiable à domicile, ce qui limite considérablement leur capacité à utiliser les outils professionnels.
- Le niveau technique : l’incapacité à manipuler les outils numériques. Il s’agit de ne pas savoir allumer un ordinateur, utiliser une souris, naviguer dans un logiciel, ou effectuer des actions simples comme télécharger un fichier ou remplir un formulaire en ligne.
- Le niveau cognitif : la difficulté à comprendre les logiques numériques. Même avec l’équipement et les compétences techniques de base, certaines personnes peinent à comprendre l’organisation des informations, à évaluer la fiabilité d’une source, ou à résoudre un problème inattendu survenant lors d’une manipulation.
Illectronisme : Les signaux d’alerte à repérer en entreprise
L’illectronisme n’est pas toujours visible. Il peut se traduire par une hésitation à utiliser un outil, un refus implicite de changement ou une dépendance fréquente à un collègue plus à l’aise. Les personnes concernées développent souvent des stratégies de contournement pour masquer leurs difficultés, par peur de la stigmatisation ou de perdre leur emploi.
Signaux comportementaux
- L’évitement systématique : le collaborateur trouve toujours une raison pour ne pas utiliser l’outil numérique. Il préfère demander à un collègue, reporte la tâche, ou invoque des problèmes techniques récurrents.
- La dépendance aux autres : il sollicite constamment les mêmes personnes pour des tâches simples qui devraient être autonomes. Cette dépendance crée une charge mentale supplémentaire pour les collègues sollicités et révèle un besoin d’accompagnement.
- Les erreurs répétées : malgré plusieurs explications, les mêmes erreurs se reproduisent sur des actions numériques basiques. Il ne s’agit pas d’un manque d’attention, mais bien d’une difficulté à intégrer les gestes numériques.
- Le stress visible : anxiété manifeste dès qu’il faut utiliser un nouvel outil, manipuler un logiciel, ou participer à une réunion en visioconférence. Ce stress peut se traduire par des blocages, de l’irritabilité ou un retrait.
Signaux opérationnels
- La lenteur d’exécution : des tâches simples prennent un temps disproportionné. Un email qui devrait être envoyé en deux minutes nécessite quinze minutes de manipulation laborieuse.
- Les procédures figées : le collaborateur ne parvient à exécuter qu’une séquence d’actions précise, sans pouvoir s’adapter si un élément change. Si l’interface d’un logiciel évolue légèrement, il est complètement perdu.
- L’absence de participation : lors de formations aux nouveaux outils, le collaborateur reste silencieux, ne pose aucune question, et semble décrocher. Il cherche à passer inaperçu pour ne pas révéler ses difficultés.
- Les documents mal formatés : les documents produits présentent des erreurs de mise en page, des pièces jointes mal nommées, des emails sans objet clair, révélant une maîtrise insuffisante des outils bureautiques.
Situations pratiques concrètes en entreprise

Et vous, avez-vous déjà été confronté à l’illectronisme dans votre entreprise ?
Situation 1 : Sophie, responsable d’entretien dans une grande distribution
Sophie, 52 ans, travaille depuis 20 ans dans le même hypermarché. Elle gère une équipe de 8 personnes et connaît parfaitement son métier. Depuis six mois, la direction a mis en place une application mobile pour gérer les plannings et pointages. Sophie continue de noter tout sur papier et demande systématiquement à sa collègue plus jeune de « rentrer les informations dans la machine ».
Les signaux : évitement de l’application, dépendance à une collègue, maintien des anciennes méthodes papier malgré l’obligation de dématérialisation.
L’impact : Sophie ressent une perte de légitimité auprès de son équipe, développe un stress chronique, et envisage même une rupture conventionnelle alors qu’elle aime son travail.
La solution appropriée : formation individualisée et progressive sur smartphone, avec des exercices pratiques sur l’application réelle. Accompagnement par un formateur qui comprend son métier et adapte les exemples à ses tâches quotidiennes.
Situation 2 : Karim, jeune ouvrier dans le BTP
Manuel, 24 ans, vient d’être embauché comme ouvrier qualifié. Il est excellent sur le terrain, mais l’entreprise lui demande désormais de remplir quotidiennement un rapport de chantier numérique sur tablette. Karim est très actif sur Instagram, Snapchat et TikTok depuis son smartphone, mais il panique dès qu’il doit rédiger un texte structuré ou joindre une photo sur l’application professionnelle.
- Les signaux : décalage entre l’aisance sur les réseaux sociaux et les difficultés sur les outils professionnels, stress lors de l’utilisation de la tablette, rapports incomplets ou remis en retard.
- L’impact : risque de sanctions, sentiment d’incompétence alors que les compétences techniques métier sont excellentes, démotivation progressive.
- La solution appropriée : formation courte et ciblée sur les outils bureautiques de base et les spécificités des applications professionnelles. Démonstration de la différence entre usages personnels et professionnels des outils numériques.
Situation 3 : Marie, cadre senior en reconversion
Marie, 58 ans, a été cadre dans la fonction publique pendant 30 ans. Elle rejoint une PME dynamique qui travaille principalement en mode collaboratif via des outils cloud (Google Workspace, Slack, Trello). Marie maîtrise parfaitement Word et Excel en local, mais se sent complètement perdue face aux documents partagés en ligne, aux canaux de discussion et aux tableaux collaboratifs.
- Les signaux : demandes fréquentes d’aide, incompréhension des logiques de travail collaboratif en ligne, emails envoyés alors qu’il faudrait utiliser Slack, fichiers enregistrés localement puis perdus.
- L’impact : isolement de l’équipe, ralentissement de la collaboration, perte de confiance en ses capacités malgré une grande expérience métier.
- La solution appropriée : formation aux outils collaboratifs avec une approche comparative (montrer comment ces outils remplacent les méthodes traditionnelles), accompagnement par un « buddy » dans l’équipe, documentation simple et accessible.
Situation 4 : Ahmed, dirigeant de TPE dans l’artisanat
Marc, 47 ans, dirige une petite entreprise de plomberie avec 5 salariés. Il refuse systématiquement d’utiliser les outils numériques pour gérer son activité : factures manuscrites, absence de site web, refus des paiements en ligne. Son fils essaie de l’aider, mais Ahmed refuse, affirmant que « ça a toujours marché comme ça« . Pourtant, il perd des clients qui préfèrent des artisans joignables en ligne et capables d’envoyer des devis rapidement par email.
- Les signaux : résistance au changement, méfiance envers le numérique, perte progressive de compétitivité, délégation impossible car refus d’apprendre même les bases.
- L’impact : perte de chiffre d’affaires, difficulté à recruter des jeunes salariés habitués au numérique, isolement progressif du marché.
- La solution appropriée : sensibilisation aux opportunités business du numérique, formation progressive accompagnée par un conseiller qui comprend son secteur, démonstration concrète des gains de temps et d’argent.
Outils et solutions pour les professionnels
Les entreprises disposent aujourd’hui d’un écosystème d’outils et de ressources pour lutter efficacement contre l’illectronisme.
Voici les solutions les plus pertinentes pour accompagner vos collaborateurs.
Dispositifs de formation et d’accompagnement
- CléA Numérique : certification reconnue dans tous les secteurs professionnels qui atteste de la maîtrise des compétences numériques de base. Elle valorise le parcours du salarié et renforce son employabilité.
- Les Incontournables : boîte à outils développée par l’ANLCI pour accompagner les salariés en situation d’illectronisme vers des actions de formation aux savoirs de base. Elle propose des ressources clés en main pour les entreprises.
- Conseillers numériques France Services : dans le cadre du plan de relance, l’État a déployé 4 000 conseillers numériques sur tout le territoire. Ces professionnels peuvent intervenir dans les entreprises pour former les salariés aux outils numériques et aux services en ligne.
- Plateformes LMS (Learning Management System) : ces solutions de formation en ligne permettent de centraliser les contenus, d’adapter les parcours à chaque niveau, et d’assurer un suivi personnalisé. Des plateformes comme DiLeaP 365, Mandarine Learn ou d’autres outils sectoriels proposent des formations progressives sur les outils numériques.
Approches organisationnelles efficaces
- Le reverse mentoring : dispositif dans lequel les jeunes collaborateurs initient les seniors aux réseaux sociaux et aux outils numériques. Ce rapprochement intergénérationnel permet aux coachés d’apporter leurs conseils aux plus jeunes sur d’autres aspects professionnels.
- Les formations en situation de travail (FEST) : apprentissage directement dans le contexte professionnel, avec des exercices pratiques sur les outils réellement utilisés dans l’entreprise. Cette approche contextuelle facilite l’acquisition des compétences et leur transfert immédiat.
- Les ateliers collectifs par niveau : regrouper les collaborateurs ayant des niveaux similaires évite la stigmatisation et permet un apprentissage entre pairs plus rassurant.
- L’accompagnement humain personnalisé : la médiation humaine reste indispensable. Le numérique ne s’enseigne pas uniquement à travers des tutoriels, il se pratique avec un accompagnateur qui s’adapte au rythme de chacun.
Lutte contre l’illectronisme : Financement et soutien
Les OPCO (Opérateurs de Compétences) financent des actions de formation aux compétences numériques de base. OPCO 2i, OCAPIAT, et d’autres opérateurs proposent des dispositifs spécifiques pour lutter contre l’illectronisme.
Le Plan d’investissement dans les compétences (PIC) soutient les actions de formation pour les publics fragiles, incluant ceux en situation d’illectronisme.
Les régions développent également des feuilles de route spécifiques. Par exemple, la Région Auvergne-Rhône-Alpes a lancé une stratégie 2025-2027 avec l’État et France Travail pour réduire l’illectronisme, considéré comme un frein à l’insertion professionnelle et à la performance économique.
Formations et certifications accessibles
- Les ateliers France Travail : si vous êtes demandeur d’emploi, France Travail propose des ateliers thématiques pour maîtriser les outils de recherche d’emploi en ligne, créer un CV numérique, et utiliser l’Emploi Store.
- Les formations certifiantes gratuites : de nombreux organismes proposent des formations aux compétences numériques de base, souvent financées par les régions ou l’État. Renseignez-vous auprès de votre conseiller France Travail ou de votre mission locale.
- Les MOOC et tutoriels en ligne : si vous avez déjà un niveau minimal, des plateformes comme Fun MOOC, OpenClassrooms (parcours d’initiation gratuits), ou les tutoriels YouTube peuvent compléter votre apprentissage.
Applications et sites utiles
- Aidants Connect : plateforme sécurisée qui permet à des aidants professionnels d’accompagner les personnes en difficulté dans leurs démarches administratives en ligne, en toute légalité.
- Les tutos de l’ANLCI : l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme propose une plateforme d’e-learning gratuite avec des modules d’information sur l’illettrisme et l’illectronisme dans le monde du travail.
- Solidarité Numérique : dispositif national qui propose une assistance téléphonique et des ressources en ligne pour accompagner les personnes en difficulté avec le numérique.
Conseils pratiques pour accompagner sans stigmatiser
La lutte contre l’illectronisme ne peut réussir que si elle se fait dans le respect et la bienveillance. Voici les principes essentiels pour accompagner efficacement vos collaborateurs.
Créer un environnement sécurisant
- Normaliser les difficultés : communiquez régulièrement sur le fait que personne n’est né en sachant utiliser ces outils, que l’apprentissage est un processus normal, et que chacun progresse à son rythme.
- Garantir la confidentialité : assurez aux collaborateurs que leur participation aux formations ou leur demande d’aide n’aura aucune conséquence négative sur leur carrière.
- Valoriser les autres compétences : rappelez que les difficultés avec le numérique ne remettent pas en cause leur expertise métier et leur valeur professionnelle.
Adapter la pédagogie
- Privilégier la pratique : 70 % des compétences numériques s’acquièrent par la pratique. Moins de théorie, plus d’exercices concrets sur les outils réellement utilisés dans l’entreprise.
- Fragmenter l’apprentissage : proposez des sessions courtes et régulières plutôt qu’une formation intensive. Le cerveau intègre mieux les compétences numériques par petites touches répétées.
- Utiliser un vocabulaire simple : évitez le jargon technique. Expliquez les concepts avec des métaphores du quotidien.
- Permettre l’erreur : créez un espace où se tromper n’est pas grave, où l’on peut recommencer sans jugement. L’erreur est une étape normale de l’apprentissage.
Impliquer l’ensemble de l’organisation
- Former les managers : sensibilisez votre encadrement au repérage des situations d’illectronisme et aux bonnes pratiques d’accompagnement. Un manager formé saura dialoguer sans stigmatiser.
- Créer un réseau d’ambassadeurs : identifiez des collaborateurs volontaires, à l’aise avec le numérique et dotés de qualités pédagogiques, pour devenir des référents de proximité.
- Intégrer la démarche à la stratégie RSE : la lutte contre l’illectronisme s’inscrit pleinement dans une politique d’inclusion et de responsabilité sociale. Communiquez sur cet engagement.
- Adapter les processus : pendant la période de montée en compétences, maintenez temporairement des alternatives non numériques pour certaines tâches, le temps que chacun progresse.
L’illectronisme, un enjeu d’avenir ?
Avec la numérisation de la vie quotidienne, les exigences en matière de compétences numériques ne cessent d’augmenter. L’illectronisme ne va pas disparaître spontanément : au contraire, sans action volontariste, la fracture risque de s’élargir.
Les entreprises qui investissent aujourd’hui dans la montée en compétences numériques de tous leurs collaborateurs se donnent les moyens de rester compétitives demain. Plus qu’une contrainte ou une obligation morale, c’est un investissement stratégique dans le capital humain.
Pour aller plus loi :
– Les trois niveaux de fracture numérique
– Rapport du Ministère du Travail
