Blogueur littéraire, rédacteur en chef du blog Les Petites Analyses , Johan Creeten nous ouvre les coulisses de son univers culturel. Entre Dostoïevski et Umberto Eco, entre vintage et numérique, il répond à la petite rédac’.
Entrevue littéraire : Johan Creeten, Les Petites Analyses

Quel a été l’événement culturel ou l’œuvre précise qui vous a fait passer de simple spectateur à créateur de contenu ?
Je suis venu à la lecture assez tard. Le coup de poing littéraire, ça a été les classiques russes, avec Dostoïevski. Il m’a fait voyager, géographiquement et temporellement — les grandes époques russes, les grands bals, les guerres napoléoniennes. Ça m’a prouvé que j’étais capable de lire des pavés de 1 000 pages. En ayant des contacts avec le monde russophone, j’ai appris qu’il est considéré là-bas comme une sorte de personnage encombrant, un cochon.
À quel point les retours de vos lecteurs influencent-ils vos prochains sujets ?
Je reçois des retours par contact direct — des gens qui me disent que telle analyse était top, ou qui veulent savoir qui je suis. Pour les sujets, pas forcément, je suis assez vintage dans ma démarche, je remarque simplement ce que les gens recherchent sur le site. Mais ça ne m’influence pas vraiment. Cela dit, à force qu’on me le répète, mes abonnés finissent par m’influencer un minimum — les idées font leur bout de chemin. Les gens me disent parfois « ça me rappelle tel livre », et il y a une émulation positive et intellectuelle que j’apprécie.
Je suis peu présent sur les réseaux sociaux. Je suis sur Instagram, mais ça demande beaucoup de régularité.
La culture est votre passion, mais c’est aussi votre travail. Comment faites-vous pour ne pas « consommer » les œuvres de manière industrielle et préserver votre capacité d’émerveillement ?
J’ai la chance — ou la malchance — de ne pas vivre du monde du livre. Ça a commencé comme un hobby, ce qui me permet de suivre mon rythme. Ce qui était un simple blog s’est développé pendant le confinement, où j’ai pris plaisir à approfondir mes analyses littéraires. C’est mon moment de plaisir, un moment au ralenti. J’ai besoin de mon livre papier, je ne veux pas de liseuse, je m’éloigne même des écrans — je me le suis refusé indépendamment.
J’ai tout de même quelques livres audio, notamment des chroniques pour Babelio . En général, ça me plaît. Fabrice Luchini lisant les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, par exemple, j’aime beaucoup. Parfois, je tombe sur des livres audio pour lesquels je ne sens pas la voix du narrateur.
La culture doit rester une passion légère, elle ne doit pas devenir un fardeau. Je ne suis pas né avec l’ordinateur, mais internet était alors hyper ouvert. Je suis resté de cette génération qui crée des sites gratuitement, sans nécessairement se rendre compte du business à portée de main.
Comment préparez-vous vos critiques ? Avez-vous un rituel ou une structure précise pour rester objectif tout en restant passionné ?
C’est plutôt au sentiment. Je suis quelqu’un d’autodidacte et solitaire, je suis mon instinct. J’ai toujours quelque chose à portée de main pour noter — smartphone, PC, post-it. Parfois je n’y reviens pas, mais c’est comme ça que je construis la première lecture. Ensuite, j’aime comparer avec ce que j’ai en tête — parfois sous un angle généraliste, parfois sur un point très précis — et c’est là que se forger mon analyse personnelle, avec tous les biais que j’ai sur une œuvre. C’est justement tout ça qui enrichit la blogosphère et nous permet de nous rapprocher de la réalité d’une œuvre.
J’achète parfois des études comparées en format papier, puis je fais un travail de recherche documentaire sur internet, je compare mes avis à d’autres critiques, et parfois même avec l’IA. On a la chance d’avoir une bibliothèque à portée de clic. Mon grand-père, qui a travaillé dans les mines de charbon et a commencé à écrire très tard, aurait été heureux de recevoir ces livres par la poste. Je ne recherche pas forcément la nouveauté — je suis plutôt vintage, j’ai besoin d’une coupure avec l’actualité.
On tente comme on peut d’éviter l’infobésité. Je trouve que ça fait du mal aux gens : là où on pensait trier l’information, c’est devenu un grand vrac. On ne fait plus nécessairement travailler son esprit critique. Avec l’addiction aux réseaux sociaux, même ceux qui en avaient se font avoir — c’est l’ère de la post-vérité.
Comme le disait l’humoriste Haroun :
Avec la montée en puissance de l’IA et de la vidéo courte, quelle place reste-t-il pour le format blog et l’analyse de fond en 2026 ?
Je crois qu’il a vraiment sa place. Si je regarde ces vidéos faites ou améliorées par l’IA, ça se voit très clairement. Les gens ont besoin d’humain, de s’identifier à une histoire — même dans la science-fiction, on fonctionne par mimétisme. L’IA générative enfonce souvent des clichés et manque de nuance. Quand je regarde du format long, sur des chaînes comme Légende par exemple, j’y suis bien plus sensible, et je ne pense pas que ça va s’arrêter.
Si vous deviez conseiller un jeune passionné qui souhaite se lancer dans son média culturel aujourd’hui, quelle serait l’erreur fatale à éviter absolument ?
Le premier constat, c’est que le monde des médias littéraires est vraiment bouché — les gens ont donc besoin de se différencier et de créer des niches. Ce qui m’inquiète, c’est que l’immédiateté pose problème. Quoi qu’il arrive, il doit faire ce qu’il veut. Vouloir être le Steve Jobs de la littérature risque de l’essouffler plutôt que de le porter. S’il est heureux dans cette mouvance, c’est top. S’il peut rebondir, c’est top aussi. Ça dépend avant tout si c’est de la passion ou non.
Y a-t-il un sujet ou un motif que vous traquez inconsciemment dans chaque œuvre que vous découvrez ?
J’en reviens à Dostoïevski — les esprits tourmentés, la nostalgie, les personnages psychologiquement bien construits, tout ce qui soutient le récit en profondeur. La contemplation. C’est une constante chez moi, une figure récurrente.
Quel est le « classique » absolu devant lequel vous restez totalement froid, malgré son prestige ?
Je ne sais pas si je vais me faire des ennemis, mais j’ai tenté Don Quichotte deux fois sans y arriver. À 43 ans, j’y suis toujours pas — et pourtant je suis un fan de classiques. Ça me laisse froid, je n’entre pas en résonance avec le livre, ou peut-être avec la traduction. Cela dit, je ne suis pas tranché : si ça se trouve, dans cinq ans je tiens un tout autre discours !
Dans quelles conditions consommez-vous la culture pour qu’elle vous touche vraiment ?
J’aime lire dans le train — j’ai la chance d’avoir un trajet vraiment calme. Ma vie a changé : avant, on allait en concert, on rentrait, on dormait, on filait au musée le lendemain — c’était de la consommation de culture à toute vitesse. J’ai pu voir de belles choses, des musées à New York, etc. Mais à 43 ans, j’ai besoin de calme. La culture, c’est du calme, c’est un moment d’immobilisme. Je ne suis plus attiré par les sirènes culturelles, je vois bien que le marketing n’agit plus de la même façon sur moi. La dernière fois qu’un événement m’a vraiment marqué, c’était au Louvre, à une exposition spéciale Léonard de Vinci pour laquelle ils avaient réuni des œuvres des quatre coins du monde. Je l’attendais comme un chien attend sa friandise.
Si vous aviez une machine à remonter le temps, quel artiste aimeriez-vous interviewer pour comprendre son processus de création ?
Umberto Eco. Je n’ai pas fait d’études dans ce domaine, mais quand j’ai lu Le Nom de la rose , je me suis dit que c’était d’une richesse incroyable — et j’étais stupéfait que ce soit un livre du XXe siècle. Quand j’ai vu des interviews, quand j’ai vu où il vivait et comment il travaillait, c’était saisissant. C’est un puits de connaissance. À mon petit niveau, je me mets aussi dans ce processus de recherche. Lui le faisait à travers les langues, les signes — et il a même sorti des livres avec une certaine forme d’humour. C’est fou.
Un bon café italien allongé avec lui, ça ne serait pas non !
Conclusion de l’entretien
Johan Creeten ne ressemble pas aux profils que l’algorithme fabrique. Dans un paysage numérique saturé de contenus jetables, il tient peut-être sa force précisément de ce refus : refus de la liseuse, refus de l’immédiateté, refus de se laisser emporter par les sirènes du marketing culturel. Un blog qui prend son temps, pour des lecteurs qui ont encore envie d’en prendre.
Et si c’était ça, la vraie niche ?
Merci à Johan pour sa générosité et sa franchise — et pour ce café italien imaginaire avec Umberto Eco !

Merci pour cette entrevue Oriana !
Avec plaisir !