Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly : Analyse littéraire
Édition recommandée : Les Diaboliques, édition Folio classique (1985), avec la préface de Jean Decottignies et les notes de Pierre Glaudes (lien Amazon), qui éclairent les références historiques et littéraires de cette œuvre fascinante et complexe.
Une œuvre scandaleuse au cœur du XIXe siècle
Les Diaboliques de Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly demeure l’un des recueils de nouvelles les plus énigmatiques et sulfureux de la littérature française. Publié en 1874, cet ensemble de six récits explore les zones d’ombre de la passion, du désir et de la transgression dans la haute société du Second Empire. Entre dandysme provocateur et catholicisme mystique, Barbey d’Aurevilly crée une œuvre unique qui fascine encore aujourd’hui par sa modernité et son audace narrative.
Une esthétique du mal chez Barbey d’Aurevilly
L’œuvre de Barbey d’Aurevilly se dérobe à toute classification réductrice. Héritier du romantisme par son goût du tragique, de l’excès et des destinées fatales, il annonce toutefois le symbolisme par une prose dense, suggestive et hautement stylisée, qui privilégie l’atmosphère et l’allusion à la simple description.
Inscrit dans le paysage littéraire du XIXᵉ siècle, entre le succès de Madame Bovary et l’essor du naturalisme, Barbey s’en distingue radicalement par son refus du réalisme et du déterminisme. Véritable poète de la prose, il élève le fait divers mondain au rang de mythe, transformant l’anecdote sociale en une épique exploration du mal. À travers le dandysme, conçu non comme une posture superficielle mais comme une esthétique de la révolte, il affirme une conception de la littérature fondée sur la souveraineté du style et la transgression des normes bourgeoises.
Barbey contre le style réaliste : L’insurrection de l’imaginaire
Alors que les écrivains réalistes s’attachent à l’imitation scrupuleuse du réel, Barbey d’Aurevilly revendique un romanesque flamboyant, presque provocateur, en réaction à ce qu’il perçoit comme la platitude matérialiste de son siècle. Dans un champ littéraire dominé par la bourgeoisie et ses mœurs, il oppose un lyrisme aristocratique, jugé excessif et peu vraisemblable par les réalistes et les naturalistes.
Là où le naturalisme dissèque le social pour en révéler les mécanismes, Barbey recourt à des descriptions somptueuses qui exaltent le mystère au lieu de le résoudre. Son œuvre, nourrie d’une nostalgie pour les figures de grandeur héroïque et aristocratique, traduit un refus assumé d’une écriture réaliste jugée trop terre-à-terre. Si le réalisme cherche la vérité dans le quotidien, Barbey la traque dans l’exceptionnel, mêlant l’exploration psychologique à une noirceur d’ordre métaphysique.
Trois dates clés pour comprendre l’œuvre
-
1874 : Publication et scandale immédiat
La parution des Diaboliques déclenche un procès pour outrage aux mœurs. L’œuvre est saisie quelques jours après sa publication, ce qui paradoxalement assure son succès futur. Cette censure révèle la violence avec laquelle Barbey d’Aurevilly bouscule les conventions morales de son époque. Le livre ne sera réhabilité qu’après un non-lieu, mais le scandale marque durablement la réception de l’auteur.
-
1851-1874 : Vingt-trois ans de gestation
Barbey d’Aurevilly commence l’écriture de certaines nouvelles dès 1851. Cette longue maturation explique la densité stylistique et la complexité psychologique des récits. L’auteur affine sa vision du mal féminin et de la corruption aristocratique pendant plus de deux décennies, créant une œuvre d’une rare cohérence thématique.
-
1808 : Naissance de l’auteur à Saint-Sauveur-le-Vicomte
Comprendre les origines normandes de Barbey d’Aurevilly éclaire son rapport à l’aristocratie et au catholicisme. Issu d’une famille légitimiste attachée aux valeurs de l’Ancien Régime, il développe une esthétique du passé confrontée à la modernité bourgeoise qu’il méprise. Cette tension nourrit toute son œuvre.
Cinq citations essentielles expliquées
1. « La vengeance est le plaisir des dieux »
Cette citation du Rideau cramoisi résume la philosophie morale ambiguë des Diaboliques. Barbey d’Aurevilly explore une morale païenne où la punition divine se confond avec la jouissance cruelle. Le narrateur ne condamne pas explicitement, il observe avec une fascination morbide les mécanismes de la destruction.
2. « Les passions sont comme les bêtes fauves »
Dans Le Bonheur dans le crime, cette métaphore animale révèle la conception déterministe de l’auteur. Les personnages sont possédés par leurs désirs comme par une force extérieure. Cette bestialité de la passion justifie paradoxalement l’absence de responsabilité morale, tout en créant un effet de terreur romantique.
3. « Toute femme qui a du génie est diabolique »
La Vengeance d’une femme pose cette équation provocatrice entre intelligence féminine et démonie. Pour Barbey d’Aurevilly, la femme supérieure échappe aux normes sociales et devient une créature dangereuse. Cette misogynie fascinée crée des portraits féminins d’une puissance troublante, entre admiration et effroi.
4. « Le dandysme est la grâce dans le crime »
Cette formule concentre l’esthétique aurevillienne. Le dandy transforme le mal en œuvre d’art, dans une logique qui annonce Baudelaire et Oscar Wilde. L’élégance devient une forme de révolte aristocratique contre la médiocrité bourgeoise. Le style rachète ou du moins transfigure l’immoralité.
5. « Paris est le lieu où tout finit »
Dans plusieurs nouvelles, Paris apparaît comme l’espace de la perdition ultime. Contrairement à la province où subsistent des codes moraux, la capitale incarne la dissolution des valeurs. Cette géographie morale structure l’univers des Diaboliques, où la modernité urbaine corrompt les derniers vestiges de l’honneur aristocratique.
Explications stylistiques : une écriture de la tension
La phrase-labyrinthe
Barbey d’Aurevilly cultive une syntaxe complexe, aux propositions enchâssées qui miment les détours de la pensée et les secrets des personnages. Ses phrases peuvent s’étendre sur plusieurs lignes en créant un effet d’hypnose et de suspension. Cette écriture labyrinthique reflète la complexité psychologique de ses héroïnes diaboliques.
Le récit-cadre et la démultiplication narrative
Chaque nouvelle s’ouvre sur un narrateur qui rapporte une histoire entendue. Cela provoque une distance ironique. Cette technique du récit enchâssé permet à l’auteur de ne jamais assumer directement les positions morales de ses personnages. Le lecteur se trouve pris dans un jeu de miroirs où la vérité reste insaisissable.
L’oxymore et le paradoxe
L’écriture aurevillienne repose sur l’alliance des contraires : « bonheur dans le crime », « sainte pécheresse », « ange démoniaque ». Ces figures de style expriment l’impossibilité de séparer le bien du mal, thème central des Diaboliques. Le paradoxe devient le mode d’expression privilégié d’un monde où les certitudes morales s’effondrent.
La couleur et le symbolisme chromatique
Le rouge (sang, rideau cramoisi) et le noir (vêtements de deuil, nuit) dominent cet univers gothique. Barbey d’Aurevilly utilise la couleur comme présage et comme révélateur de l’âme. Cette palette réduite crée une atmosphère oppressante qui annonce le symbolisme décadent de la fin du siècle.
Barbey d’Aurevilly : Un dandy contre son siècle
En plein cœur du XIX e siècle, Jules Barbey d’Aurevilly s’impose comme un écrivain à contre-courant, méprisant aussi bien les réalistes que les naturalistes. Là où Flaubert cherche la précision chirurgicale dans Madame Bovary, Barbey privilégie une intensité poétique sombre et une mise en scène aristocratique du vice.
Grand admirateur de Stendhal, ce romancier dandy refuse pourtant la platitude du roman réaliste pour lui préférer le mystère et l’exceptionnel. Bien que contemporain de Maupassant, Barbey s’éloigne du courant réaliste pur pour créer un mythe moderne : celui de la femme « diabolique », fatale et impénétrable.
Son style, d’une richesse inouïe, annonce déjà le mouvement symboliste ; on y retrouve une atmosphère qui fascinera plus tard Mallarmé ou Verlaine.
Entre peinture de mœurs et fantastique mondain
Les récits des Diaboliques sont comme des tableaux de Manet ou des autres grands peintres de l’époque, mais dont les vernis cacheraient des secrets atroces.
Si le naturaliste Zola explore les bas-fonds, Barbey, lui, sonde l’âme de la noblesse, transformant chaque nouvelle en un véritable poème en prose dédié à la transgression. Contrairement aux romans de Zola, l’œuvre d’Aurevilly ne cherche pas à expliquer le monde, mais à en révéler la part maudite et sacrée.
Références littéraires et filiations
Le romantisme noir et le roman gothique anglais
Barbey d’Aurevilly s’inscrit dans la lignée d’Ann Radcliffe et du Moine de Matthew Lewis. Il transpose le gothique anglais dans les salons parisiens. Il conçoit alors un fantastique mondain inédit. Comme chez ces prédécesseurs, l’horreur naît de la transgression sexuelle et religieuse, mais elle se déploie dans un cadre réaliste contemporain.
Baudelaire et l’esthétique du mal
Proche de Baudelaire, Barbey d’Aurevilly partage avec l’auteur des Fleurs du mal une fascination pour la beauté du vice. Les deux écrivains explorent le satanisme comme posture esthétique et comme révolte contre l’ordre bourgeois. Baudelaire admirait d’ailleurs Barbey d’Aurevilly et reconnaissait en lui un frère d’armes dans la bataille pour l’art moderne.
Balzac et la Comédie humaine
Si Barbey d’Aurevilly rejette le réalisme balzacien, il en emprunte la méthode analytique pour disséquer la société. Comme dans La Comédie humaine, les salons parisiens deviennent un théâtre des passions où se joue le destin des âmes. Mais là où Balzac explique, Barbey d’Aurevilly suggère et trouble.
Influence sur la décadence fin-de-siècle
Huysmans, dans À rebours, fait de Barbey d’Aurevilly un modèle pour son héros Des Esseintes. Les écrivains décadents trouvent dans Les Diaboliques une légitimation de leur esthétique du raffinement pervers. L’œuvre annonce aussi Villiers de l’Isle-Adam et ses Contes cruels par son mélange de sophistication mondaine et de violence souterraine.
Regard critique de contemporains
Émile Zola, chantre du naturalisme, critiquait vertement Barbey d’Aurevilly pour son style précieux et son mépris du réel. Cette opposition révèle deux conceptions antagonistes de la littérature au XIXe siècle. Pourtant, même ses détracteurs reconnaissaient la puissance visionnaire de Les Diaboliques.
Une œuvre pour aujourd’hui
Les Diaboliques demeure d’une actualité troublante. L’exploration des rapports de pouvoir entre les sexes, la critique de l’hypocrisie sociale, la fascination pour les âmes complexes résonnent avec nos questionnements contemporains. Barbey d’Aurevilly crée des personnages féminins d’une autonomie et d’une violence rares dans la littérature de son temps, même si son regard reste celui d’un moraliste catholique déchiré.
La modernité de l’œuvre tient aussi à sa structure fragmentaire et à son refus de conclusions moralisatrices. Chaque nouvelle laisse le lecteur dans l’ambiguïté, sans jugement définitif. Cette ouverture interprétative fait des Diaboliques un texte infiniment relisible, où chaque génération découvre de nouveaux sens.
Au-delà des mouvements littéraires : L’unicité d’une plume
L’histoire littéraire tend souvent à opposer de manière binaire le mouvement réaliste et le romantisme. Pourtant, Barbey d’Aurevilly prouve que les frontières entre les mouvements littéraires sont poreuses. En tant qu’écrivain réaliste de l’âme mais visionnaire de la forme, il a su marier la précision du roman d analyse avec la fougue des poèmes épiques.
Son œuvre reste un défi lancé aux écrivains réalistes : celui de montrer que la vérité d’un homme réside davantage dans ses excès que dans son imitation servile de la vie quotidienne.
Conseils pour réussir un commentaire
Pour analyser efficacement Les Diaboliques, concentrez-vous sur les tensions internes de l’œuvre : entre catholicisme et transgression, entre réalisme et fantastique, entre misogynie et fascination pour la femme forte. Étudiez la fonction des narrateurs multiples et le jeu des points de vue qui créent une distance ironique.
N’oubliez pas le contexte historique du Second Empire et de sa morale hypocrite, contre laquelle Barbey d’Aurevilly dirige son ironie aristocratique. Comparez avec d’autres œuvres du romantisme noir et du fantastique pour situer la spécificité de l’auteur.
Enfin, analysez le style : la phrase longue et sinueuse, les oxymores, le symbolisme des couleurs, les images sensuelles et violentes. C’est dans cette écriture baroque que réside la véritable diabolique de Barbey d’Aurevilly, capable de séduire le lecteur tout en le troublant profondément.
À bientôt sur le blog !
