Comment un chercheur belge a percé le secret de l’une des plus vieilles écritures du monde ? L’élamite linéaire, une écriture née il y a près de 5 000 ans, jugée indéchiffrable pendant un siècle, vient enfin de livrer ses secrets. Son récepteur ? François Desset, archéologue et postdoctorant à l’Université de Liège.
Il y a des découvertes qui font trembler les certitudes. Celle de François Desset en fait partie. À l’instar de Champollion, ce postdoctorant en sciences de l’Antiquité à l’Université de Liège est parvenu à déchiffrer l’une des plus anciennes écritures du monde : l’élamite linéaire, utilisée il ya près de 4 800 ans dans le sud de l’Iran actuel.
Une démarche qui place désormais l’Université de Liège dans une position unique au monde.
Qu’est-ce que l’élamite linéaire ?
Pour comprendre l’ampleur de la découverte, il faut remonter aux origines de l’écriture. L’écriture apparaît au Proche-Orient il ya environ 5 300 ans . Parmi les premiers systèmes identifiés figurent les hiéroglyphes égyptiens, le cunéiforme mésopotamien et l’élamite linéaire. Les deux premiers ont été déchiffrés au XIXe siècle, alors que le troisième, malgré de multiples tentatives tout au long du XXe siècle, était considéré comme indéchiffrable.
Cette écriture appartenait à une brillante civilisation, celle de l’Élam , installée sur le haut plateau du sud de l’Iran actuel. Son usage est attesté entre 2800 et 1900 av. J.-C. par les artefacts découverts lors de fouilles archéologiques. Pendant plus d’un siècle, les meilleurs philologues de la planète se sont cassés les dents sur ses quelque 1 000 signes. Personne n’avait réussi à percer la logique… Jusqu’à présent.
Une rencontre fortuite au fond d’un chantier de fouilles
L’histoire commence en 2006, quelque part en Iran. François Desset se trouve en Iran. Archéologue et philologue, il participe alors à des fouilles dans le cadre de sa thèse lors de laquelle sont découvertes des tablettes d’argile avec des signes en élamite linéaire. Le jeune chercheur est intrigué. Autour de lui, l’équipe est à la fois fascinée et démunie : personne ne sait lire ces signes.
Ce que lui a confié par la suite au Quinzième Jour , le journal de l’Université de Liège, est révélateur de sa modestie : « L’équipe était à la fois motivée et embarrassée, personne n’étant spécialiste de cette écriture. Cela a éveillé mon intérêt. Ma thèse, initialement entrée sur l’urbanisme et l’architecture, a fini par inclure son étude, même si je n’ai jamais vraiment cru que j’allais parvenir à la déchiffrer. ».
Le principal obstacle : le manque de textes

Principal obstacle au déchiffrement : le nombre trop limité de textes disponibles, insuffisant pour établir des comparaisons systématiques entre les signes. Au début des années 2000, seule une vingtaine d’inscriptions étaient connues des chercheurs ; un corpus bien trop maigre pour détecter des régularités linguistiques.
Le postdoctorant adopte alors une stratégie que d’autres avaient négligée : constituer de nouveaux corpus. En 2004 , la famille Mahboubian publie un ouvrage illustré présentant trois vases gravés de signes en élamite linéaire dans sa collection privée d’antiquités iraniennes. « Les experts de l’époque affirmaient que, comme ces objets ne provenaient pas de fouilles officielles, ils devaient être des faux et ne valaient pas la peine de s’y intéresser. Et ce, sans les avoir expertsisés ! ».
Refusant ce préjugé, le chercheur liégeois examine lui-même les pièces. Elles s’avèrent authentiques et décisives. Aujourd’hui, le corpus disponible compte 45 textes.
La clé : une tablette d’écolier au Louvre
Autre élément décisif : une tablette conservée au musée du Louvre . Cet objet, comportant ce que le Dr François Desset a analysé comme étant une partie d’un exercice de grille phonétique, lui a ouvert les portes du déchiffrement des signes restants de cette écriture.
Une tablette d’écolier, autrement dit : le support sur lequel un scribe apprenait son métier il ya cinq millénaires, qui s’est révélée être la clé que les chercheurs cherchaient depuis plus d’un siècle.

Il avait également pu s’appuyer sur la Table au Lion , un monument découvert à Suse en 1903 comportant une inscription en deux écritures, élamite linéaire et cunéiforme akkadien. Un travail de comparaison minutieux, mais Desset a démontré une chose que beaucoup avaient ignorée : les deux textes de la Table au Lion ne reproduisent pas exactement le même contenu. « Beaucoup de chercheurs ne s’en sont pas rendu compte et se sont cassés les dents. ».
Une écriture unique : la plus ancienne purement phonétique
La découverte a une portée qui dépasse largement le simple déchiffrement. L’élamite linéaire est ainsi le plus ancien système au monde purement phonétique.
Le chercheur livre d’ailleurs son expérience au micro de la RTBF.
Là où les hiéroglyphes et le cunéiforme mêlent des sons et des symboles logographiques (représentant des mots ou des concepts), l’élamite linéaire note uniquement des sons, une innovation linguistique majeure pour l’époque.
Liège, capitale mondiale des écritures antiques
La portée institutionnelle de la découverte est tout aussi remarquable. L’Université de Liège abrite désormais le seul département au monde à travailler simultanément sur les trois plus anciens systèmes d’écriture de l’humanité : les hiéroglyphes, le cunéiforme et l’élamite linéaire.
Et les travaux se poursuivent. À l’été 2025, la précieuse base de données Hatamti , du nom que les Élamites se donnaient pour se désigner, a été achevée. En libre accès, elle recense l’ensemble des variations graphiques régionales.
Un outil scientifique sans équivalent, mis à la disposition de la communauté internationale des chercheurs.
Un documentaire et une reconnaissance internationale
La découverte a inspiré un documentaire soutenu par ARTE, intitulé À la recherche de l’écriture oubliée , qui retrace l’enquête de François Desset pas à pas. Une conférence se tient le 16 février 2026 à Verviers, dans le cadre du Forum des savoirs de l’Université de Liège.
La résonance internationale est aussi au rendez-vous : National Geographic a consacré un article à cette histoire en décembre 2025.
Pourquoi cette découverte nous concerne tous ?
Déchiffrer une écriture ancienne, c’est bien plus que résoudre une énigme académique ! C’est ouvrir une fenêtre sur une civilisation disparue, comprendre comment les humains ont inventé des outils pour transmettre leur pensée, leurs lois, leurs croyances. L’élamite linéaire, peut désormais nous parler à nouveau, après 4 800 ans de silence .
Et si cette clé se trouvait à Liège, dans la patience et l’obstination d’un chercheur qui n’était même pas certain de réussir, c’est peut-être le plus beau des messages que cette vieille écriture pouvait nous adresser.
Sources : Daily Science , Université de Liège , Maison de l’Orient et de la Méditerranée , National Geographic .

Enfin! Je vais être capable de déchiffrer l’écriture de mon mari. 😂 Blague à part, c’est une découverte incroyable et bravo à François Desset pour sa persévérance.
Bravo à lui. C’est incroyable ce parcours ! À très vite sur le blog 🙂 !