Série d’exercices d’écriture – Épisode 5
Quand les mots deviennent sensations
« L’odeur du café le matin, le bruit de la pluie sur les carreaux, la douceur du satin sous les doigts… »
Ces simples évocations suffisent déjà à vous transporter ailleurs, n’est-ce pas ? C’est là toute la magie de l’écriture sensorielle : transformer des mots en expériences tangibles, faire ressentir plutôt que simplement raconter.
Marcel Proust l’avait compris mieux que quiconque. Dans À la recherche du temps perdu, une simple madeleine trempée dans le thé devient le déclencheur d’un voyage littéraire extraordinaire : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray… ». Par cette évocation gustative, Proust ne se contente pas de décrire, il fait revivre.
L’écriture sensorielle n’est pas un simple ornement stylistique. C’est un véritable outil de connexion émotionnelle entre l’auteur et son lecteur. Comme le soulignait Virginia Woolf : « Le langage a des racines profondes dans les sens. ».
La technique du jour permettra donc de dépasser la barrière des mots pour créer une expérience immersive, presque physique.
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Les maîtres de l’écriture sensorielle
Les pionniers littéraires
Guy de Maupassant excellait dans l’art de planter un décor par les sens. Dans Boule de suif, il écrit : « L’odeur des cuisines montait, excitant l’estomac et mouillant la bouche d’une salive douloureuse. » En une phrase, il fait naître la faim chez son lecteur.
Émile Zola, dans son cycle des Rougon-Macquart, transformait ses descriptions en véritables symphonies sensorielles. Le marché des Halles dans Le Ventre de Paris devient un personnage à part entière grâce à ses odeurs, ses bruits, ses textures.
Colette possédait un don particulier pour traduire les sensations en mots. Elle écrivait : « Il faut regarder toute la vie avec des yeux d’enfant. ». Son écriture déborde de parfums de jardins, de caresses du vent, de goûts sucrés et salés qui marquent la mémoire.
Les contemporains et leurs techniques
Patrick Süskind, avec Le Parfum, a construit un roman entier autour de l’odorat. Son héros Grenouille perçoit le monde uniquement par les effluves, créant une expérience de lecture unique et troublante.
Amélie Nothomb joue constamment avec les sensations gustatives. Dans Métaphysique des tubes, elle transforme le simple fait de manger du chocolat blanc en extase mystique.
Muriel Barbery, dans L’Élégance du hérisson, manie les descriptions sensorielles avec une précision chirurgicale : « Le thé avait ce goût de terre et de mousse, cette saveur de forêt après la pluie. »
La science derrière l’émotion
Les neurosciences nous apprennent que notre cerveau ne fait pas vraiment de distinction entre une expérience vécue et une expérience imaginée avec suffisamment de détails sensoriels. Quand vous lisez une description de parfum de pain chaud, les mêmes zones cérébrales s’activent que si vous sentiez réellement cette odeur.
C’est ce que exploitent les grands cuisiniers littéraires comme Joël Robuchon, qui décrivait ses plats comme des « poèmes en bouche », ou Ferran Adrià, dont les descriptions culinaires rivalisent avec les plus belles pages de littérature.
L’exercice : « La chambre des sensations »
Objectif
Créer un texte de 500 à 800 mots qui fait « vivre » un lieu uniquement par les cinq sens, sans jamais le nommer explicitement.
Le principe
Votre lecteur doit pouvoir deviner où il se trouve uniquement grâce aux sensations que vous décrivez. L’idée est de créer une immersion totale qui dépasse la simple description.
Préparation (10 minutes)
1. Choisissez votre lieu
-
- Une boulangerie au petit matin
- Votre reading corner
- Une bibliothèque ancienne
- Un marché de Noël
- Une salle de sport
- Un jardin après la pluie
- Une cuisine de grand-mère
- Un garage automobile
- Ou tout autre lieu riche en stimulations sensorielles
2. Listez vos sensations
Créez cinq colonnes (une par sens) et notez au moins 5 éléments pour chaque :
– Vue : couleurs, formes, mouvements, jeux de lumière
– Ouïe : sons distincts, ambiances sonores, silences
– Odorat : parfums, effluves, mélanges olfactifs
– Toucher : textures, températures, sensations tactiles
– Goût : saveurs directes ou évoquées par l’environnement
Structure suggérée
Introduction (100-150 mots) : Créez une arrivée progressive dans le lieu. Commencez par une sensation dominante qui « accroche » le lecteur.
Exemple : « Cette chaleur moite qui vous enveloppe dès le seuil franchi, portée par des effluves sucrés et vanillés… ».
Développement (300-500 mots) : Explorez les cinq sens en créant des liens entre eux. Ne vous contentez pas d’une liste : tissez des associations, créez des contrastes, jouez avec les intensités.
Chute (50-100 mots) : Terminez par une sensation particulièrement évocatrice qui « signe » votre lieu sans le nommer.
Techniques avancées
Le synesthésisme littéraire : Mélangez les sens comme le faisait Baudelaire : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. ».
Exemple : « Ce rouge avait un goût de cerise » ou « Le silence était doux au toucher ».
La gradation sensorielle : Construisez une progression dans l’intensité des sensations pour guider l’émotion du lecteur.
Les sensations négatives : N’oubliez pas que l’absence de sensation est aussi une information : le silence pesant, l’air qui manque, l’absence d’odeur…
La mémoire sensorielle : Utilisez des références sensorielles universelles : « Cette odeur de craie qui rappelle l’école », « Ce goût métallique de la peur »…
Contraintes créatives
- Interdiction de nommer : Ne jamais mentionner explicitement le lieu choisi
- Équilibre des sens : Chaque sens doit être représenté au moins deux fois
- Éviter les clichés : Trouvez des associations sensorielles originales
- Cohérence temporelle : Vos sensations doivent être crédibles simultanément
Variantes de l’exercice
Version « Transformation » : Décrivez le même lieu à deux moments différents (avant/après, jour/nuit, été/hiver) en montrant comment les sensations évoluent.
Version « Personnage » : Filtrez toutes les sensations à travers l’état d’esprit d’un personnage (joie, tristesse, peur, nostalgie). Les mêmes stimuli sensoriels prendront des colorations différentes.
Version « Handicap » : Privez-vous volontairement d’un sens (décrivez sans mentionner aucun son, ou aucune couleur) pour forcer la créativité sur les autres sens.
Conseils de réécriture
Première relecture : la cohérence
- Vos sensations sont-elles crédibles ensemble ?
- Le lecteur peut-il deviner votre lieu ?
- Y a-t-il des contradictions ?
Deuxième relecture : l’originalité
- Éliminez les associations trop évidentes
- Cherchez des métaphores sensorielles surprenantes
- Variez le rythme de vos phrases
Troisième relecture : l’émotion
- Votre texte fait-il « ressentir » ou simplement « savoir » ?
- Les sensations déclenchent-elles des émotions ?
- L’ensemble crée-t-il une atmosphère ?
Pour aller plus loin
Lectures recommandées
- L’Usage du monde de Nicolas Bouvier pour un voyage sensoriel extraordinaire
- Stupeur et tremblements d’Amélie Nothomb pour sa maîtrise parfaite des contrastes sensoriels
- L’Écume des jours de Boris Vian pour ses synesthésies poétiques et originales
- Écrire avec les Sens de Juliette Delvaux-Martineau. Idéal pour les auteurs, artistes, enseignants ou toute personne en quête d’une écriture plus vivante, plus incarnée.
3 exercices complémentaires
- Tenez un « carnet de sensations » pendant une semaine
- Décrivez le même objet par chacun des cinq sens
- Réécrivez une scène célèbre en privilégiant un sens différent de l’original
Conclusion : L’art de faire ressentir
L’écriture sensorielle n’est pas qu’une technique : c’est une philosophie de l’écriture qui privilégie l’expérience sur l’information, l’émotion sur la description factuelle. Comme le disait Milan Kundera : « Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines. ».
En maîtrisant cet art, vous offrez à vos lecteurs bien plus qu’une histoire : vous leur offrez une expérience. Vous transformez la lecture en voyage sensoriel, créant des souvenirs qui perdureront bien après que le livre soit refermé.
La semaine prochaine, nous explorerons une autre facette passionnante de l’écriture créative : comment réinventer et réécrire un conte ancien. Nous découvrirons ensemble les techniques pour moderniser les classiques tout en préservant leur magie intemporelle.
Avez-vous réalisé cet exercice ? N’hésitez pas à partager vos créations dans les commentaires. L’écriture sensorielle demande de la pratique, mais chaque tentative enrichit votre palette d’auteur.
À vos plumes, et surtout… à vos sens !

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