En France, l’infertilité touche 1 couple sur 4, soit près de 3,3 millions de personnes. Derrière ces chiffres se cachent des parcours de vie jalonnés d’épreuves médicales, administratives et émotionnelles. Face à cet enjeu de santé publique, le gouvernement a présenté en février 2026 un plan national de lutte contre l’infertilité qui prévoit notamment l’envoi d’un message de sensibilisation à tous les Français lors de leurs 29 ans et l’habilitation de trente nouveaux établissements pour la congélation des ovocytes.
Le témoignage de Charoey Raoul s’inscrit dans ce contexte. À travers son livre, Et au bout du chemin, la vie !, elle partage un parcours de procréation médicalement assistée (PMA) qui l’a menée de la France à la République tchèque pour un don d’ovocytes. Mais ce récit n’est pas un lamento : c’est une histoire de transmission, de résilience et d’espoir.
Charoey, également adoptée et confrontée à un refus d’adoption par le département de Loire-Atlantique, livre un témoignage rare sur la quête de maternité sous toutes ses formes. Accompagnée dans cette démarche d’écriture par Sandra Bensoussan, journaliste et écrivain, elle transforme son parcours personnel en un message universel de persévérance.
Entrevue littéraire : Témoignage de Charoey Raoul

Pouvez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours ?
Je m’appelle Charoey Raoul, j’ai 51 ans. Pendant longtemps, le chemin vers la maternité m’a semblé comme une impasse, car je ne voulais pas être maman. Mais à 40 ans et quelques années, je me réveille — et c’est à ce moment-là qu’on m’annonce ma stérilité. Un parcours de PMA est alors entamé en France, mais cela s’avère être une catastrophe. Mon gynécologue me propose de partir à l’étranger pour réaliser une FIV par don d’ovocytes. Ces ovocytes proviennent de jeunes femmes, souvent étudiantes. Il existe des cliniques en République tchèque et au Portugal. Là-bas, cela fait presque partie de leur culture : il y a beaucoup de publicités et, en contrepartie, les donneuses sont indemnisées.
J’ai choisi la clinique de Zlín, en République tchèque. L’accès à l’identité de la donneuse est soumis au secret médical là-bas, mais on connaît ses caractéristiques physiques. Après les échecs de tentatives en France, la PMA à l’étranger peut fonctionner dès le premier coup. Ça a été mon cas : après 3 tentatives en France, la quatrième, à l’étranger, a fonctionné. Aujourd’hui, je suis l’heureuse maman de jumelles de 8 ans, Jade et Maylee, nées le 29 janvier 2018.
Je suis devenue maman grâce à l’association Les Cigognes de l’espoir, basée à Pontoise. J’en fais partie depuis 8 ans et j’accompagne désormais toutes nos adhérentes dans leur parcours administratif. En France, c’est la CPAM qui encadre les soins, sous la supervision du CNSE (Centre national des soins à l’étranger) pour tout ce qui concerne les traitements médicaux réalisés à l’étranger.
À quel moment précis de votre parcours de PMA avez-vous ressenti que votre journal intime devait devenir un livre pour les autres ?
Ce n’a pas du tout été pendant mon parcours de PMA. Le besoin d’écrire est venu en 2025, donc assez récemment. Ce livre n’est pas né d’une souffrance à évacuer. Pour moi, c’était plutôt une volonté de transmission, notamment pour mes enfants. Je voulais que mes filles puissent comprendre d’où je venais. C’est surtout cela, et c’est également un témoignage qui veut donner espoir aux couples. C’est un héritage.
Matériellement, elles auront un héritage littéraire. C’est symbolique. Je pense que cette force et cette résilience que je tiens de mes ancêtres m’ont aidée. Comme le disait justement ma prête-plume, Sandra Bensoussan, mon témoignage permet d’avoir un support écrit à long terme, mais surtout la transmission par l’hérédité d’une histoire parentale.
Mes filles ont d’ailleurs fait connaissance avec une partie de l’équipe médicale qui m’a accompagnée. Elles pourront consulter leur dossier de donneuse quand elles seront prêtes. Elles ont regardé les échographies et savent qui était à droite, qui était à gauche dans mon ventre. Nous partons en Thaïlande en octobre pour qu’elles découvrent d’où je viens, et nous retournerons en République tchèque dans deux ans. Nous voulons garder un lien avec nos origines.
Votre parcours ne s’est pas limité à la PMA. Vous avez également tenté d’adopter. Pouvez-vous nous en parler ?
En parallèle de mon parcours de PMA, j’ai lutté avec le département de Loire-Atlantique suite à un refus d’adoption. Nous sommes allés jusqu’au recours à l’amiable. Ils ont maintenu leur refus au motif que je serais incapable d’être mère car moi-même adoptée. Ils ont un référentiel à suivre, c’est obligatoire.
Je me suis aperçue qu’ils n’avaient pas du tout suivi le référentiel, notamment en termes de nombre et de durée des évaluations. Par exemple, au lieu d’1 heure d’entretien, cela a duré 3 heures. On m’a juste proposé d’adopter un enfant africain en situation de handicap, alors que j’avais déjà 40 ans. Je soupçonne un côté politique dans cette décision.
Je voulais pourtant aller en Thaïlande, dans l’orphelinat où j’ai moi-même été adoptée. J’ai monté un dossier auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Des radios et journaux ont été informés, mais personne n’a voulu s’intéresser à l’affaire — certains journalistes avaient « peur de perdre leur carte de presse ». Je suis également allée voir une élue à Nantes, puis un autre élu à l’Assemblée nationale, mais le résultat fut négatif à chaque fois.
Écrire ce livre a-t-il été une forme de thérapie pour vous, ou est-ce que revivre ces « montagnes russes » par les mots a été une difficulté supplémentaire ?
Non, ce n’était pas une thérapie. Je pense que ma personnalité, ma résilience et ma force ont fait que c’était vraiment une volonté de transmission. J’avais besoin de laisser une trace, pas d’évacuer une souffrance.
Je n’aime pas le mot « fierté » qui me semble un peu hautain. Je dirais plutôt une « satisfaction » dans le sentiment de transmission de quelque chose de moi, une source d’espoir pour ceux qui luttent. Si ce livre a pu toucher les lectrices et les lecteurs, cela veut dire qu’il a atteint son objectif. C’est le message principal.
Votre livre explore l’impact de ce parcours sur la vie sociale et de couple. Quel conseil donneriez-vous à ceux qui craignent que la PMA ne fragilise leur relation ?

Oui, j’ai vu des séparations survenir après des parcours de PMA. Il faut être extrêmement fort et résilient à titre individuel. Il faut que le couple soit soudé, proche, qu’ils prennent de la hauteur ensemble et qu’ils puissent parler librement. Il ne faut pas s’occuper du monde extérieur, des réflexions qu’ils pourraient recevoir de la part de personnes incapables de comprendre ce parcours.
Si nous-mêmes ne sommes pas assez solides, le couple va aller à la dérive. Pour moi, on doit être capable de faire ce type de parcours seul, sans avoir absolument besoin de quelqu’un. Mais peut-être que pour les personnes un peu plus fragiles, un accompagnement psychologique et émotionnel dans la parentalité sera nécessaire pour pouvoir accepter et intégrer un embryon.
Lorsqu’on démarre la PMA, je pense qu’il serait bien que les parents soient accompagnés sur le plan émotionnel. Il faut intégrer l’émotion liée à la non-possibilité d’être parent, et tout ce qui relève de la psychologie vient en parallèle. La médiation pourrait intervenir lors de l’arrivée de l’enfant, afin de trouver un rythme, un soutien parental.
Vous avez traversé ce parcours sans soutien familial. Comment avez-vous fait face à cet isolement ?
Je n’avais pas de soutien parental, familial ou amical. Ma mère est décédée il y a 10 ans et mon père au mois d’août dernier.
En dehors de mon mari, les personnes qui m’ont le plus soutenue sont mes anciens employeurs. Même pas ma famille. Avec les professionnels de la petite enfance, ça a été un peu compliqué. J’ai une forme d’indépendance qui fait que je ne veux personne dans mes pattes. Je préserve beaucoup mon intérieur. Nous recevons très peu. Nous tenons à préserver notre cocon familial.
Si vous deviez résumer l’âme de votre témoignage en un seul mot, quel serait-il ?
Transmission. Du passé vers l’avenir. L’hérédité aussi. C’est un mot qui englobe tout : la transmission de mon histoire à mes filles, la transmission d’espoir aux couples en parcours de PMA, et la transmission de cette force et de cette résilience que je tiens de mes ancêtres.
Quelle phrase aimeriez-vous murmurer à une personne qui vient de recevoir un résultat négatif pour l’encourager à lire votre livre ?
Je dirais à cette personne un conseil très simple : « Ne cherche pas le soutien là où il n’existe pas. ».
En fait, la PMA, c’est surtout un combat médical, un combat avec soi-même, et des jalousies extérieures peuvent survenir. Il est important que la femme fasse bloc avec son mari, son partenaire. La PMA est une histoire personnelle qui doit se vivre à titre personnel.
Moi, je n’ai pas eu de soutien, c’est peut-être pour cela que je parle ainsi. J’ai connu des couples extrêmement soutenus par leur famille et leurs amis, mais ce n’était pas mon cas.
La PMA, c’est un parcours certes douloureux pour beaucoup de gens, mais qui peut fonctionner rapidement. Ne perdez pas espoir. Après les échecs en France, l’étranger peut être une solution qui fonctionne du premier coup.
Quels sont vos prochains projets d’écriture ?
Mon prochain projet sera l’histoire d’une femme qui retourne sur sa terre d’origine après 40 ans. Il sera également inspiré par ma vie, car je continue à explorer mes racines, mon histoire, pour mieux comprendre d’où je viens et transmettre ce patrimoine à mes filles.
Conclusion de l’entrevue littéraire
Le témoignage de Charoey Raoul résonne comme un hymne à la résilience et à l’amour maternel. Au-delà des obstacles administratifs, médicaux et émotionnels, elle a su tracer son chemin vers la maternité avec une détermination hors du commun. Son parcours illustre la complexité des démarches de PMA et d’adoption en France, mais surtout la force intérieure qu’il faut déployer pour ne jamais abandonner son rêve.
Aujourd’hui maman comblée de Jade et Maylee, Charoey continue de transmettre bien au-delà de sa propre famille. En accompagnant d’autres femmes au sein de l’association Les Cigognes de l’espoir, elle prolonge son engagement et offre à chacune ce soutien qui lui a parfois fait défaut. Son livre se veut un héritage littéraire pour ses filles, mais aussi une source d’inspiration pour tous les couples qui cheminent sur cette route semée d’obstacles.
Son témoignage littéraire s’inscrit dans cette même logique : construire des ponts entre les générations, entre les parcours, entre les douleurs et les espérances.
Dans un contexte où la France se saisit enfin de l’enjeu de l’infertilité à travers des mesures concrètes, la voix de Charoey apporte une dimension humaine indispensable. Elle rappelle que derrière chaque statistique, il y a des femmes, des hommes, des couples qui ne demandent qu’à être écoutés, accompagnés, respectés dans leur désir d’enfant.
